UNE BELLE REDACTION,
par Jean Bernard LEMAIRE

 

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Cette nouvelle a été publiée dans l'écho des Français rapatriés d'outre-mer N°103 Janvier 2003 (P.24-25). Mais elle nous a été envoyée par l'auteur lui-même pour la publier sur le site. Nov.2004 SG

 

      A de nombreuses occasions, mes enfants m’ont déclaré qu’assez souvent leur venaient à l’esprit, à l’école ou avec des camarades non-initiés, certains mots ou expressions que nous utilisons à la maison comme une sorte de code de complicité, à tel point qu’il leur arrive parfois de se reprendre au dernier moment ou même d’en laisser échapper au grand étonnement de leurs interlocuteurs qui se demandent certainement ce que peut bien signifier cette onomatopée.

Il est vrai que j’ai toujours voulu maintenir en vie le vocabulaire, en voie de disparition, de notre " Filiville ", sans que cela ne porte atteinte à notre langue française académique ou du moins je l’espère.

Au cours d’une de ces conversations familiales, nous avons eu l’idée d’imaginer ce que donnerait une composition française émaillée de mots et d’expressions de notre ancienne cité que, vous rappelez vous, nous surnommions avec fierté " le petit Nice ". Et bien maintenant, nous sommes dans le grand …. Ou pas loin…


L’auteur devant les usines Cacciotolo vers 1951/53

 

Trêve de nostalgie…

Supposons que le sujet soit : " Votre famille se rassemble pour un jour ou deux, racontez ".

A l’occasion du baptême de l’un de nos petits cousins, nous avons retrouvé une grande partie de notre famille dispersée aux quatre coins de France à la suite du chambardement de 1962.

Les retrouvailles eurent lieu au bout de quarante ans, âge de la maturité dit-on, chez notre grand’mère dans une petite station balnéaire de la Côte d’Azur.

Tous parvenus à bon port sans atchidente et répartis dans les différentes pièces sur des matelas par terre comme dans les cabanons du Guerbès, nous nous installâmes à l’ombre d’un dey autour d’un apéritif afin de convenir des activités qui allaient nous occuper au cours de ces deux jours de joie et de solidarité.

A chaque nouvel arrivant c’était un récital de " oualio ", " ça gaze " accompagnés de grandes tapes dans le dos pour les hommes et de bises sonores pour les femmes qui les agrémentaient de " ma belle " et " ma fille " en exprimant leur émotion devant ces retrouvailles.

Comme un nuage de sauterelles sur un champ de blé dur, les plus petits (et les plus grands…) se jetaient déjà sur les coupelles de " kémia " disposées sur des tables revêtues de belles nappes blanches brodées à la main sur une trame souvent brochée et provenant des vestiges de trousseaux de nos mères et grand’mères. Il y avait des " caramousses ", des cacahuètes préparées de deux façons différentes, grillées dans leur coque ou salées sans coque mais avec de petits grains de sel blancs collés sur la peau rouge, des olives, naturellement, de toutes sortes et toutes préparations, des vertes, des noires, à la saumure, des grosses amères de couleur bistre, au piment " e tutti quanti ". On avait rapporté de la région parisienne (puisqu’il y pleut tout le temps) de petits escargots que l’on avait mis à dégorger dans un " bidon " avant de les préparer à la sauce piquante. Les anciens nous racontaient qu’ils foisonnaient après la pluie dans les différents squares de " Filiville ", notamment celui où se trouvait le monument aux morts, au pied de l’église et que pour les manger on les sortait de leur coquille au moyen de grosses épines d’acacia.

Dans une épicerie indienne, on avait trouvé des pois chiches grillés et salés qui rappelaient les " blablis " ou "blabis " bien que ceux-ci puissent être également sucrés et colorés en rouge ou blanc, comme à " Costantine ".

Dans une épicerie turque on s’était procuré des " pépites " qui sont des graines de courge séchées et salées, ainsi que de la " caca pigeon " nature et aux pistaches dont mon frère s’est mangé une " palanquée ".

Naturellement nos cousins d’Espagne ont rapporté d’Alicante des "soubrossades " et autres boudins séchés servis en petites rondelles au plaisir de la plupart des assistants qui faisaient couler l’anisette comme le " Saf-saf " et la " Zeramna " après la pluie.

N’oublions pas le saladier de pois chiches bouillis légèrement salés et saupoudrés de cumin moulu, ni celui de fèves, préparées de la même façon naturellement.

Certes tous ces produits ne sont pas typiques de la " kémia " mais ils représentaient un assortiment de tout ce que nous grignotions en " tchatchant " dans le but de déterminer les activités qui allaient nous occuper, en dehors du baptême bien entendu.  

Evidemment les activités nautiques allaient être de rigueur et un petit groupe de quatre voulait se préparer pour la pêche en débattant des techniques de là-bas perfectionnées par celles d’ici. La conversation s’orienta vers la préparation du " bromège ", pas celui, verbal, que les politiques, les commerciaux ou les baratineurs débitent pour " empapaouter " leur prochain mais le vrai, celui qui se prépare avec un peu de " semouille ", deux ou trois " chevrettes " écrasées, une pointe de " cascavale " bien " soua soua ", le tout mouillé et pétri laissé à mariner à l’air libre en attendant un ou deux jours.

D’un autre coté, quelques femmes discutaient le menu. Comme on était au bord de la mer, l’une d’elles originaire de l’oranais se proposa de préparer la   " scabètche " mais avec des " cavales " ou des " alatches " ?

Le lendemain matin à l’aube, les pêcheurs se divisèrent en trois groupes : les uns partirent en " canote " pour pêcher à la palangrotte au large en espérant avoir quelques " étoiles " et qui sait, quelques sars ou autres " ombrines " .

Un autre groupe se dirigea vers le rivage pour s’essayer au lancer et les plus entraînés, ceux qui résident dans le midi ou en Corse, les plus jeunes aussi, allaient plonger avec fusil-harpon, ils partirent en " périssoire ".

Plus tard, vers 8 ou 9 heures, les enfants iraient barboter au bord de l’eau avec une partie de leurs mamans pendant que les autres restaient au logis pour préparer les repas.

Une mère bien informée, elle courait les plages avec ses frères lorsqu’elle était petite, là- bas, appris aux plus grands comment pêcher à la bouteille. Prendre une bouteille avec culot, casser le bord du culot pour faire comme une nasse. Mettre un peu de sable et de petits morceaux d’aliments au fond de la bouteille à plat. Après avoir mis un bouchon la poser dans l’eau pas loin du bord et attendre quelque temps. Les petits poissons du secteur, attirés par la nourriture viennent à l’intérieur et sont piégés, ils ne peuvent plus sortir. Lorsque la bouteille renferme suffisamment de prises, la sortir de l’eau, la déboucher et la secouer pour faire tomber les poissons sur le sol. Au bout de quelques heures on peut avoir un kilo de " matsame " avec quelques " matsagounes ", de quoi faire une soupe appétissante.

Au retour vers 11 heures, les " palangrottiers " étalèrent leurs nombreuses prises à l’admiration de tous, quatre sars, une vingtaine d’étoiles, trois ombrines belles comme des loups et des petits poissons variés " en pagaille ".

Les pêcheurs du bord rentrèrent bredouilles, à cause dirent-ils des " védettes " et des jetskis qui ont commencé de bonne heure leur " noria " polluante.

Les plongeurs, eux s’étaient concentrés sur les crustacés et le premier brandissait quatre magnifiques cigales sans vouloir dire où il les avait eues. Un autre tenait à bout de bras un faisceau de superbes rougets de roche de différentes tailles et aux coloris variés. Un troisième, rentrant sans sa flèche,déclara l’avoir laissée à 20 mètres de fond dans un " méro " qui transpercé, s’était gonflé et coincé dans son trou. Il se fit traiter de " tchoutche " et affirma qu’il irait la chercher demain.

Il était midi passé et l’on commençait à songer au repas, il faisait assez chaud, les femmes restées à la maison avaient préparé une " tchoutchouka ", on était loin des projets de couscous et de soupe de poisson, ce serait pour plus tard car il fallait parer au plus pressé, nourrir cette tribu affamée et assoiffée. On décida donc de commencer par faire griller quelques unes des belles prises de la matinée et l’on prépara le " canoune ", ce qui prit un certain temps pendant lequel les commentaires allaient bon train en laissant couler une anisette légère pour les adultes et un " cidre " de la marque " selecto " pour les petits : c’est à ce moment que grand-père nous raconta que lorsqu’il était adolescent, en revenant de la pêche au " bateau coulé " à " Jean d’arc " ou au phare de Stora après " Mollo ", tout ceci à pieds bien entendu, il mourrait littéralement de soif et achetait chez Bafou Loulou le mozabite, une bouteille de ce fameux " cidre " de chez " De Siano " qu’il buvait presque d’une traite avant de casser la croûte avec une poignée d’olives et un morceau de pain, non pas le bien blanc que l’on appelait " viennois " mais le pain courant très légèrement gris et un peu acide que l’on peut placer entre le pain complet et le pain de campagne que l’on trouve de nos jours.

Après le repas, pendant lequel les anciens ne manquèrent pas d’évoquer le " Guébar " et le vin qu’ils allaient acheter chez Abadie, en bas de la rue Passérieu, par dame-jeanne remplie à la tireuse directement dans les tonneaux.

L’après midi fut plus calme, en raison de la sacro-sainte sieste d’une part et des préparatifs pour la cérémonie du lendemain.

Celle-ci se déroula très bien mais tout le monde était assez fatigué par la rude journée d’activités physiques de la veille. Ce à quoi les nordistes, essentiellement, n’étaient ou n’avaient jamais eu l’occasion de s’habituer, maniant plutôt le parapluie que la canne à pêche.

Le soir du Dimanche venu, on commença à songer aux préparatifs de départ au cours desquels la branche " costantchinoise " se rappela les retours du temps des " évènements " où il fallait partir de bonne heure pour éviter le couvre-feu à 16 /17 heures en hiver et 19 heures/ 19h30 en été. Sans oublier le passage du col d’El Kantour où de nombreuses voitures chauffaient et devaient s’arrêter, capot levé, alors que d’autres montaient péniblement pour terminer les deux heures minimum de trajet nécessaires pour rallier " le vieux rocher ", s’estimant heureux de le faire en si peu de temps car en train il fallait 4 heures, au bas mot, avec les 10 arrêts de Danrémont, Gastonville, Robertville, St Charles (où il fallait attendre la correspondance de ou pour Bône), Bougrina, Col des Oliviers, El Arrouch, Condé-Smendou, Bizot, le Hamma-Plaisance et enfin la montée vertigineuse vers Constantine à 637 m d’altitude dont on apercevait en premier le monument aux morts et à partir de 1961 la statue de Notre-Dame –de-la-Paix, avant de laisser plonger son regard vers les piscines de Sidi M’cid, à travers les scories de la fumée de la locomotive à charbon puis au moteur Diesel.

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Nous espérons que cet essai aura retenu votre attention quelques instants et vous invitons à vous joindre à notre hilarité en imaginant la tête de l’enseignant qui se trouverait confronté à un texte de ce type.

Jean-Bernard Lemaire

13 Octobre 2002