Avant de vous commencer le récit de Marie-Jeanne, j'ai cherché la signification du mot Bosco.. Je croyais que cela désignait un poste de marin..
mais apparemment si cela est, ce terme n'a pas eu l'accord de "mes" dictionnaires...
Par contre, j'ai trouvé : —BOSCO Bartoloméo, prestidigitateur italien, né à Turin en 1793, mort près de Dresde en 1863. Grâce à sa merveilleuse adresse, il acquit une grande réputation, non seulement en France, mais dans les principales villes d'Europe
et d'Amérique, où pendant presqu'un demi-siècle, il donna des séances de prestidigitation et fit des tours de cartes tout à fait extraordinaires.— Est-il venu à Philippeville ? ou bien la population italienne de la ville a donné ce nom aux prestidigitateurs de passage ?
Ce qui est sûr, c'est qu'il y a 3 décès BOSCO dans l'état-civil de Philippeville, dont deux hommes..!
Qu'en pensez-vous ? Qu'en savez-vous ? Et je laisse la parole à notre conteur... — Suzette Granger
Combien de fois ai-je entendu ma grand-mère, mais aussi ma mère, s'écrier, quand disparaissait un objet qu'elle avait tenu en mains quelques minutes auparavant :"c'est un vrai tour de Bosco!"
Cette expression, devenue habituelle, ne choquait plus nos oreilles d'enfants. Pendant des années, dans mon imagination, je rangeais Bosco aux côtés du " marchand de chiffons" ou du " grand Arabe" maigre et
vêtu de noir qui entrait quelquefois dans les couloirs d'immeubles avec son encensoir et que nous observions de loin, en curieux apeurés.
Plus tard, Bosco m'apparut comme une espèce de farceur inimitable, connu seulement des miens ou de leur entourage. Quand je questionnais mon père, il m'expliquait en riant, que ce personnage était bien connu des vieux philippevillois pour
ses tours assez extraordinaires. Pourtant, cette réputation me paraissait toujours limitée à un petit cercle de naïfs, prompts à s'étonner, voire à se faire peur avec un certain plaisir.
Des années plus tard, j'eus la surprise d'entendre d'autres philippevillois, faire référence à ces " tours de Bosco" dont se souvenaient aussi leurs grands parents. . Dernièrement, lors d'une visite à un ami, grand connaisseur d'anecdotes
authentiques des premières années de l'Algérie, je soulevai la question, et voici ce qu'il me conta :
" Philippeville venait de naître sur les ruines de l'antique Rusicada, avec ses maisons moitié en pierre, moitié en bois. Depuis quelques années, c'était déjà, une ville bien vivante, active et commerçante où s'agitaient des habitants de toutes nationalités,
sans compter la garnison - c'était en effet, le berceau du 3e zouave – Les remparts venaient d'être construits. Les gens affairés avaient peu de distractions quotidiennes . Sur la place du marché arabe, appelée aussi " place des chameaux", les badauds et les
militaires déambulaient au milieu des moutons, des poulets et des paniers d'œufs posés au sol . Un grand diable arrive, flanqué d'un compère, demande le prix des œufs, marchande comme il se doit et finalement en prend trois ou quatre . Alors, devant le fellah ahuri,
avec des gestes lents, il casse un œuf, en tire un louis d'or qu'il met dans sa poche, un second œuf, une seconde pièce d'or et ainsi de suite jusqu'au dernier. Il demande alors à en acheter une douzaine mais son homme n'est plus vendeur et déclare qu'il lui faut
partir très vite. Un peu plus tard, les deux complices observent leur marchand pliant ses bagages et le suivent à distance jusqu'à l'extérieur de la ville où, caché derrière les remparts, il casse précipitamment le contenu du panier, sans trouver le moindre louis d'or, bien sûr!
Un autre matin, Bosco est assis chez le coiffeur qui lui couvre consciencieusement le visage d'une épaisse mousse de savon et, tout en devisant, commence à lui raser une joue puis passe à l'autre quand il s'aperçoit que la première est encore couverte de savon. Croyant avoir mal vu,
il continue à raser quand la deuxième joue se couvre à nouveau de mousse. Le malheureux figaro lâche, alors son rasoir et sort de sa boutique, en criant au diable."
Notre illusionniste fit, paraît-il, de plus en plus fort et donna un jour une représentation dans une salle en bois où se produisaient les premiers spectacles de l'époque. Il y avait foule et Bosco avait demandé que, dans l'assistance.il n'y ait pas de femmes
(réputées, alors plus impressionnables que les hommes ).
Le clou du spectacle consistait à laisser croire qu'un incendie allait ravager la salle et consumer ses occupants . L'illusion était telle que la panique s'empara des spectateurs et qu'une femme d'officier, qui s'était habillée en homme pour passer inaperçue
dans la foule, fut prise, paraît-il, d'une véritable crise d'hystérie. Son mari affolé et ne pouvant la calmer, sortit son pistolet et fit feu sur Bosco.
Ainsi finit la carrière du célèbre illusionniste de l'époque.
Qui était Bosco? Un militaire autorisé à montrer ses talents? Un artiste de passage ? peut-être pas, puisqu'il semble avoir séjourné un certain temps à Philippeville.
Rien à voir non plus avec le célèbre Robert Houdin, utilisé par l'armée, pour impressionner les populations .
Comparés aux spectacles d'illusionnistes contemporains, ces exploits apparaîtraient, aujourd'hui, d'une grande banalité, mais dans le contexte de l'époque, ils frappèrent largement les esprits.
En tout cas, la réputation de Bosco fut suffisamment fondée pour se transmettre dans les familles philippevilloises et même devenir une expression du langage courant.
08/12/2005 - Marie-Jeanne Galéa-Groud