L’INCONNU de JEANNE D’ARC …
Monsieur Pierre… Le Légionnaire…


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   Voici une histoire qui m’a été racontée dans cette période de Noël 2005…
A la Télé, on parle de grand froid, de mesures d’urgences, de signaler les SDF en grande détresse.. Mais sait-on ce qui est arrivé à ceux qui après 1962, pour des raisons diverses sont devenus des « oubliés ».

    Il vivait en ermite dans une baraque de Jeanne d’Arc.
L’histoire commence un peu tard. Au moment où sa route a croisé celle de Fatima et de sa famille. Dans les années 1970, 1973 pour être précis.
Que s’était il passé auparavant ? Au hasard de conversations décousues, on apprit qu’il avait eu femme et enfants, et que sa famille avait disparu… assassinée ? La légion l’aurait ramené vers Philippeville ; est il devenu légionnaire pendant quelques années ? En 1962, ou plus tard, quand les légionnaires ont quitté le camp de Jeanne d’Arc, il est resté là. Sans doute bricolait-il mais de ci de là sa cervelle un peu brumeuse l’empêchant d'avoir un travail cohérent ; pas de retraite, pas d’indemnité, il commence à vivre de la charité de ses voisins algériens, qui le nourrissent, lui procurent des vêtements ; la grand-mère lui tricote même des chaussettes de laine pour protéger ses jambes ulcéreuses.. Ne les entourait il pas de papiers journaux risquant l’infection… !

    Alors commença pour ses voisins et amis skikdis, ayant pitié de lui, une véritable croisade.. pas de « couverture sociale » ; Qui acceptait de le soigner gratuitement ? pas le médecin français consulté.. le médecin arabe accepta . Le consulat d’Annaba (Bône) contacté s’étonne d’abord que ce « perdu » n’ait pas l’allocation minimum qui est attribuée à tous les vieux français restés en place ; mais hélas, les évènements de l’époque font fermer le consulat, et.... une porte de plus se ferme !

   A quelque temps de là, sa bienfaitrice part en vacances ; à son retour, ses enfants lui expliquent désolés, que Monsieur Pierre a disparu. Quand enfin ils le retrouvent, son état physique s’est terriblement aggravé ; âgé, avec une santé profondément délabrée, tout va s’enchaîner, le traitement médical ne suffit plus, il faut amputer.. Hélas il ne survivra pas à l’opération.

   Mais alors pour ses amis algériens une nouvelle campagne commence : les autorités algériennes demandent ses papiers pour enregistrer son décès, et délivrer le permis d’inhumer. Mais il n’a aucun papier personnel. Aucune identité en somme ! Maurice ? comme certains vieux philippevillois l’appelaient ? Pierre Edouard IBARD ou YBARD ou..?
C’est alors que désespérés de tourner en rond au milieu des démarches administratives, Fatima et son mari se sont tournés vers le Père Eugène PAYAN curé de Skikda. Celui-ci a été d’un dévouement, d’une gentillesse formidable. D’abord il a retrouvé son acte de baptême à Maison Carrée en 1920 ; mais ce n’est pas un acte d’état civil et l’affaire va traîner ainsi pendant un mois, durant lequel M. Pierre reste seul à la morgue de l’hôpital.

   Quand enfin voyant que rien ne permet de progresser, les autorités délivrent enfin le fameux permis, il s’agit d’organiser les obsèques. Nous sommes en 1993 – période noire en Algérie – Les jeunes algériens, voisins, enfants de Fatima, font alors, sur les conseils du Père Payan la toilette mortuaire de Monsieur Pierre comme ils savent la faire, l’entourent dans un linceul, la ville offre le cercueil.. Et voici au milieu du danger de l’époque, ces jeunes gens algériens, de Skikda, qui n’ont jamais connu Philippeville, qui emmènent ce français presque inconnu vers sa dernière demeure, le cimetière chrétien, accompagné du prêtre catholique, creusent sa tombe de leurs mains et écoutent les prières d’absoute prononcées par le Père Payan. « Nous avions peur diront-ils, mais sa présence au milieu de nous, calme, nous rassurait. »
Depuis, la tombe de Monsieur Pierre est toujours fleurie, et les algériens ont voulu témoigner de leur respect, de leur amitié pour le Père PAYAN, apprenant qu’il est souffrant, et leur dire ainsi qu’ils espèrent son retour au milieu d’eux.

Pour Fatima, son mari, ses fils... Suzette Granger

21/10/2006 : Nous venons de recevoir ce message de Christiane CLAVEL et sa soeur :
"Ce récit diffusé par Internet nous a, ma sœur et moi, replongées dans des souvenirs vieux de 39 ans.
En 1967, mes parents étaient en Algérie. Mon père, viticulteur chez Beghin, avait du rester sur place après 1962 pour liquider le Domaine et il avait trouvé un poste auprès du consulat de Skikda en attendant sa mise à la retraite.
Je passais en 1967 des vacances d’été avec ma famille (mon père, ma mère et deux sœurs adolescentes) dans une villa près de la piscine, à Jeanne d’Arc, « notre » superbe plage de sable fin. Nous voyions passer parfois, le long de cette route bordant la plage, un homme anguleux, chevelu, aux yeux bleus limpides, toujours suivi de plusieurs chiens.
Une fin de matinée, alors que nous nous préparions à nous mettre à table, ma sœur le vit et, du haut de la terrasse, lui fit signe de venir. Il s’avança lentement et poliment répondit à l’invitation de partager notre repas. Nous devisâmes gaiement en dégustant brochettes et merguez. Il avait de l’éducation et une certaine érudition. A son départ, mon père nous dit qu’il le connaissait parce qu’il venait au consulat chercher tous les mois une indemnité que le consulat versait à tout Français dans le besoin resté en Algérie.
Déjà, il avait un peu perdu l’esprit et parlait de « ses » maisons qu’il partait tous les jours « inspecter »…. Un but pour ses pérégrinations ?
Mon père rentra en France en 1972 et nous n’eûmes plus de ses nouvelles.
C’est avec tristesse que nous avons appris grâce à vous cette pénible fin et, par delà la mer et le temps, nous remercions la famille de Fatima et tous ceux qui ont donné de leur temps et des soins à Pierre, le légionnaire."

20/10/2012 : De Colette : Découvrant sur votre site l'histoire de Monsieur Pierre... le légionnaire, je me souviens, moi aussi, l'avoir connu dans les années 1967, 68, 69, 70 alors que j'étais enseignante en coopération et que j'habitais la villa "Au murmure des flots" plage Jeanne d'arc. Il passait tous les jours devant chez moi suivi de ses chiens.
Et le matin vers 8 heures on le voyait place Marqué ; très souvent mon mari l'invitait à se joindre à nous pour prendre un café à l'Excelsior, ce qu'il acceptait volontiers mais nous n'avions jamais vraiment su qui il était réellement. C'était par contre un homme très digne.


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