Promenade d'un enfant philippevillois
De la rue Antoine BRUNO (ancienne rue du Sphinx) au Port et retour.. - par Bernard Brando

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Bernard nous a envoyé un texte.. qui vous rappellera beaucoup de souvenirs.. Au départ de la promenade, nous sommes toujours dans le même quartier, que celui de Roland et de Jean Pierre.. La Rue Antoine BRUNo, autrefois, appelée Rue du Sphinx (Plan de 1935), est aussi longue que la rue Valée, et lui est parallèle.. elle est même bien plus longue, puisque, du côté sud, elle va jusqu'à la Mosquée, et que s'y situe le Musée archéologique.. Elle coupe la rue Gambetta, à côté du collège, passe derrière le Marché, abrite la maternelle Jean Jacques Rousseau ; enfin elle se termine au nord, par des escaliers jusque devant l'hôtel de ville.. Mais ce n'est pas le trajet que suivra notre jeune homme..

Pour lui écrire : — — 


R.A.Bruno devant le musée
R. A.Bruno devant le musée.. Au fond, la mosquée

"J'habitais Rue Antoine Bruno (N° 58) à 30 mètres de JJ Rousseau et à 30 mètres du Monoprix qui était à l'angle de ma rue et de la rue Gambetta, juste en face de l'horloger Monsieur Dolt (qui était bossu) et de l'épicerie Azzopardi."B. Brando
La chronique d’un enfant philippevillois.
Ils sont venus ils sont tous là, même ceux du sud de l’Italie.Ces mots d’une chanson de Charles Aznavour s’appliquent parfaitement à nos ancêtres, quittant l’Italie du sud, Malte, l’Espagne, certains la Suisse et d’autres la France, nos ancêtres ont essaimé dans toute l’Algérie nouvellement conquise. Chacun est venu avec ses traditions et ses coutumes, trouver une vie meilleure. Ils y sont arrivés à force d’acharnement et de travail dans un pays hostile sur le plan environnemental. Ils ont transformé ce pays de leurs mains et nous la génération du "baby-boom" nous avons continué à reprendre le flambeau de nos ancêtres avec un parler propre à toutes les communautés mais avec un accent si particulier qu’il n’était pas difficile pour un métropolitain de faire la différence entre un pied noir et un parisien. Nous avons grandi sous le soleil au milieu des dattes, des oranges qui venaient tout droit des domaines acquis par certains de nos ancêtres. Lorsque j’avais dix ans, il m’arrivait souvent de partir de la Rue A. Bruno en fin d’après midi pour chercher mon père qui travaillait sur le port. Je descendais la rue Gambetta, m’arrêtais devant le cinéma l’Empire pour voir les dernières affiches des films. Ensuite je passais devant la boulangerie « Chez Polèse » un arrêt obligatoire. Ma grand-mère y venait tous les après midi depuis la rue des Aurès tchatcher avec les clients et donner un coup de main, juste pour le plaisir. Ah les bons caldis au fromage1 et les pâtés aux anchois de Monsieur Polèse!.. Ses ancêtres venus du sud de l’Italie avaient emportés avec eux le savoir faire de ces gâteries. Et que dire de ses pizzas bien épaisses à l’odeur si particulière. Ce petit arrêt me permettait d’obtenir un croissant ou une brioche au beurre que je dégustais tout en chemin.

La rue Gambetta

Arrivé au croisement avec la rue Nationale je bifurquais sur la gauche pour descendre vers le port. Je passais devant le magasin de coiffure de Monsieur Mazella et continuais vers le théâtre et le Palais de Justice. Les nombreuses calèches stationnaient là avec leur lot de crottin nauséabond, rappelant aux plus âgés leur Italie natale, je traversais ensuite la rue d’Austerlitz et là le fumet des beignets à l’huile envahissait mes narines d’une odeur que plus jamais je ne connaîtrai. Passant sous les arcades je me dirigeais vers la Banque (Populaire ?) à côté de laquelle se trouvait le magasin :"Aux Armes de Saint Etienne". A chacune de mes sorties c’était ma vitrine favorite, à chaque saison elle changeait d’aspect et j’étais fasciné par les armes de chasse. Un peu plus loin la boulangerie Boulkrouche et sa grande vitrine : les gâteaux au miel aux amandes jouxtaient les zalabias, les makrouds, les loukoums. Que ces pâtisseries sentaient bon le terroir. Je passais en vitesse devant quelques restaurants en face de la place Marqué, puis traversais la place de la mairie avec son haut minaret où flottait notre drapeau ; quelle était belle avec ses statues et ses jets d’eau. Je m’arrêtais sur le pont de chemin de fer regardant les trains manœuvrer puis me dirigeais en traversant la rue vers le boulodrome où quelques acharnés disputaient des parties de pétanques. Une fois sur le port j’allais au bureau de mon père dont le patron un métropolitain m’accueillait toujours par un : « alors tu as bien travaillé à l’école ?» c’était le rituel. Mon père contrôlait tous les agrumes en partance pour la France par quelques analyses qui pour moi tenaient plus de la chimie. Lors des campagnes de dattes c’étaient des kilomètres de cagettes qui s’alignaient sur les quais. Il prenait au hasard quelques cagettes et contrôlait la teneur en sucre des ces fameuses dattes « Deglet nour » (doigt de lumière); le reste ou plutôt les kilos restant venaient améliorer les desserts à la maison. Il en était de même pour les oranges. Quelques oranges prises au hasard étaient pressées puis passées dans une éprouvette et mélangées avec un produit chimique, le reste, venait étancher ma soif.

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les calèches, rêves de promenades
Le Club que fréquentait aussi mon Père - SG


Après le travail nous remontions par le même chemin sans oublier de passer au « Cercle » face à la place Marqué. Tenu par monsieur Massari c’était un club où l’on pouvait jouer au billard, à la belote et siroter l’apéritif sans oublier la kémia : argentins 2, olives piquantes, sardines grillées. Puis nous reprenions notre chemin pour rentrer à la maison et écouter la TSF avant le dîner. Les jours d’école je passais par le collège de jeunes filles pour me rendre à l’école Ferdinand Buisson. Malgré mon jeune âge je ne manquais pas de me « rincer l’œil » devant ces filles plus âgées que moi. Je continuais mon chemin pour arriver devant un atelier où l’on fabriquait toutes sortes de choses en fer, et je regardais ces hommes qui maniaient la masse sur l’enclume, habillés d’un tablier de cuir. Un peu plus loin je remontais la rue d’Austerlitz et m’arrêtais à la bangarelle (étal ambulant fait d'une table en bois et de 4 pieds avec roulettes), tenue par un musulman, j’achetais des réglisses mes bonbons favoris, en attendant l’ouverture du portail dans l’impasse, je retrouvais mes copains : Spenatto Alain, Cortès, Di Méglio Jean-Marc et tant d’autres. A l’heure dite les portes s’ouvraient et nous rejoignions nos maîtres dont l’autorité nous rendait craintifs.
Nous attendions tous le dimanche pour avoir un peu de liberté, en attendant l’heure de la messe à 10 heures. Nous étions alors un peu ivre de liberté, c’était le jour où l’on pouvait approcher les filles par l’entremise des copains plus hardis et bien sûr chacun avait sa « copine » mais la cloche sonne il est l’heure de prendre place sous l’œil de l’abbé Niglio (dont la moto nous impressionnait) qui avec sa mémoire ne manquait pas de faire remarquer les absents lors des séances de catéchisme. La fête des rameaux étaient très prisée, nous avions chacun notre rameau avec les friandises, mais il fallait attendre la bénédiction avant d’y toucher. Après la messe les parents ne manquaient pas de passer par la pâtisserie Schibler - (un Suisse émigré de longue date et dont les gâteaux étaient succulents sans parler des chocolats, Suisse oblige. J’ai revu ce pâtissier dans les années 1978 à Lausanne où il tenait une chocolaterie face au théâtre, après son retour d’Algérie il avait acheté un petit château dans l’intérieur de la Suisse à Bulle).- Puis retour à la maison pour y déguster la macaronade, une tradition immuable dans ma famille.
Le dimanche après-midi c’était la promenade soit sur le front de mer, soit nous prenions la route de Stora jusqu’au pont romain, en revenant nous nous arrêtions aux baraques de la place Marqué pour y déguster un créponet (sorbet glacé au citron), et faire un tour sur les petits chevaux.
J’avais à l’époque une passion : la pêche, nous partions de très bonne heure le matin avec mon père, pour nous rendre à la Marinelle ; là l’attendait un de ses copains Monsieur Stéfanini dit « p’tit poisson ». Une fois en mer et les repères pris nous lancions la palangrotte. Quand le poisson voulait mordre il n’était pas rare de ramener de belles pièces : pageots, sars, badeiches 3, daurades, toutes avaient un poids respectables. C’était des petits plaisirs simples et aussi la tradition des ancêtres. Je n’oublierai jamais la semaine de Pâques, tout le monde faisait ses mounas qui le vendredi Saint étaient portées chez Polèse le boulanger, il y en avait du monde ; il fallait attendre son tour avec ces grandes plaques où 3 ou 4 mounas bien gonflées allaient le dimanche, régaler la famille.

Les ordinateurs n’existaient pas encore et c’est dehors que nous jouions avec nos copains musulmans, ils étaient très adroits aux osselets, aux noyaux et surtout aux billes. Autre amusement la caisse à roulette avec laquelle nous dévalions la rue Gambetta au grand dam des passants. Notre jeunesse s’est passée entre des jeux simples et "les événements", que nous, enfants, ne prenions pas très au sérieux, sans doute l’insouciance de l’âge. Comme tous nous savions qu’il y avait des attentats dans les villes, nous n’y avions pas échappé, mais nous vivions avec.

Et puis un jour nous sommes partis, après 132 ans de présence française, nous avons refait en sens inverse le chemin de nos ancêtres. Par un beau matin de juin 1962 j’ai pris le bateau comme tant d’autres, le Djebel Dira avec à son bord quelques uns de mes copains que je voyais pour la dernière fois.
Une autre vie allait s’ouvrir devant moi, une vie à laquelle je n’étais pas préparé et si différente de celle que j’ai connu. Comme tout le monde je me suis intégré, mais le souvenir de mon pays, de Philippeville et de mes copains perdus est toujours vivace." Bernard - 21 août 2004
Font : Port de Philippeville


Notes : - 1 : Caldis au fromage : patés au fromage fait de fromage appelé "broutch" (l'orthographe n'est peut être pas la bonne) et d'oeuf battus .
2 : argentins : petits poissons de 5/6 cm que l'on faisait frire et qui se dégustaient de la tête à la queue.
3 : badeiches : poisson qui faisait 4 à 6 kgs et qui ressemblait si mes souvenirs sont exacts à la courbine poisson avec une belle dentition ; je saurais faire la différence avec un autre mais je suis incapable de vous le décrire (ils se ressemblent tous...). Mon père employait toujours ce nom de badeiche je ne saurais vous en dire plus.

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